Je ne la baiserai pas, je lui ferai l’amour. C’est la première chose que je me suis dite lorsque je l’ai vue dans ce bar, dansant frénétiquement. J’ai fixé une goutte de sueur, apparue subitement de l’envers de sa mèche châtain qui recouvrait une large partie de son front, cette goutte coulait le long de son œil, puis de sa joue, détruisant encore un peu plus ce qui lui restait de maquillage, avant de descendre jusqu’au côté droit de sa mâchoire, elle resta suspendue quelques secondes, des secondes interminables pendant lesquelles le temps semblait s’être arrêté, enfin cette goutte lourde, acide, alla s’écraser sur le sol entre ses deux escarpins, devant mes pieds.
Elle dansait comme si c’était la seule chose qu’elle pouvait faire pour tenter de se sauver, son unique chance avant la fin, s’envoler, planer.
Je la regardais encore, immobile, elle restait les yeux fermés, elle dansait. Puis la chanson s’est terminée, elle a ouvert les yeux, je lui ai dit « Be my friend », elle m’a pris la main. A nouveau, elle ferma les yeux, reprenant de plus belle son fascinant manège tout en m’agrippant solidement. J’étais toujours immobile, je la sentais partir, elle voulait que je m’évade en sa compagnie, que je voyage dans ses pensées, que je pénètre ses rêves. A mon tour j’ai fermé les yeux et me suis laissé emporter. Nous nous envolâmes quelque part entre Tokyo et Rio, entre Paris et Nairobi, entre Doha et Atlanta. Je me rapprochai d’elle et sentit la chaleur de Casablanca, puis vint un frisson, typiquement londonien. Elle m’avait embrassé.
J’ouvris subitement les yeux et à peine eus-je le temps de réaliser que déjà, elle me mena vers la sortie. J’étais ailleurs, nous étions seuls, elle me traînait au milieu de ces gens qui me semblaient désormais tellement insignifiants. Nous finîmes par arriver près de la porte, elle alla récupérer un sac marron en cuir, un peu usé, ainsi qu’une petite veste noire, quant à moi j’enfilai mon caban sans vraiment me rendre compte de ce qu’il se passait.
Nous déambulâmes dans les rues de Paris, il était deux heures du matin, ou cinq heures peut-être, je ne savais pas, je ne savais plus. Elle me parlait d’elle, je ne l’écoutais pas, obnubilé par ses yeux, oscillants entre le vert et le marron. Tout ce que je retins c’est qu’elle s’appelait Kelly et qu’elle aimait regarder les étoiles. Nous finîmes par arriver chez elle, quelque part dans le 11ème arrondissement de Paris, devant un immeuble sous lequel un fast-food avait élu domicile. Elle me proposa de monter, j’acceptai.
Elle vivait au cinquième et dernier étage, il n’y avait pas d’ascenseur. Pendant l’ascension des escaliers elle m’expliqua qu’elle vivait seule avec sa mère de quarante six ans, journaliste à L’Express, et que la vie de journaliste, ce n’était pas toujours facile. Ca ne m’intéressait pas, rien ne m’intéressait, excepté elle, Kelly. Nous entrâmes, seule une petite lampe de table était restée allumée, me laissant dévorer des yeux le petit appartement où vivait cette inconnue que je venais de rencontrer. Je découvris une cuisine américaine donnant sur le salon et trois portes, dont deux closes. « Au fond à droite c’est la salle de bain, la deuxième porte à gauche, celle qui est ouverte, c’est ma chambre et la première celle de ma mère, ne fait pas trop de bruit, elle doit dormir à une heure pareille » m’expliqua-t-elle avant même que je n’eusse le temps de lui poser la question. Nous discutâmes autour d’un dernier verre pendant au moins une heure. Les reflets de sa peau blanche éclairaient la pièce. Je regardai ses mains, des mains qui semblaient à la fois fragiles et puissantes, des mains grâces auxquelles j’avais fait le tour du monde en quelques secondes un peu plus tôt dans la nuit. Des mains qui faisaient tournoyer le verre sur la table, en caressaient les flancs, pour enfin le porter à sa bouche, sur laquelle un semblant de maquillage demeurait visible. Une bouche dont la brise m’effleura à nouveau les lèvres. Elle finit par s’endormir, la tête posée sur mes genoux. Je lui caressai une dernière fois la joue droite et m’éclipsai. Ce soir-là, je ne lui fis pas l’amour.
A écouter :
- Darkel - Be My Friend



